#0066 Tanguy VIEL


VIEL Tanguy, Le Black Note, 1998, Minuit
Suivez bien ! Paul, le saxophoniste, ils l'ont surnommé John à cause de John Coltrane, Georges, à la contrebasse, c'était Jimmy, et Christian, c'était devenu Elvin. Même la maison sur l'île, quand ils se sont installés ensemble pour jouer, ils ont voulu la surnommer: ils l'ont appelée Black Note. De la clinique où on l'a conduit, le narrateur et trompettiste du groupe continue de ressasser ce temps de la vie commune. Logorrhée verbale, verbiage, chapitres d'un seul paragraphe sans respirations, phrases interminables. Du jazz, mais à quel prix! Notes:(Chapitre 1) "Son nom à lui, le batteur, c'était Elvin, et l'homme à la contrebasse, Jimmy, comme Jimmy Garrison […] Pour Georges, on avait hésité longtemps avec Charlie, comme Charles Mingus […] à cause du quartette de Coltrane, alors il voulait qu'on ait les noms des musiciens du quartette, les vrais des années soixante […] on ne va quand même pas t'appeler miles comme Miles Davis. Et Paul donc, on l'avait surnommé John, comme John Coltrane, parce que Coltrane, c'était notre idole à tous. Mais aussi Paul, il jouait avec un saxophone qui avait appartenu à John Coltrane, c'est ce qu'il nous disait, le dernier saxophone dans lequel Coltrane avait soufflé […] il délirait à nouveau et se persuadait que c'était le vrai saxophone, le vrai John Coltrane qui lui avait offert […] et il s'entraînait à reprendre les morceaux de Coltrane […] ça resterait toujours impossible, parce qu'on ne reprend pas le quartette de Coltrane avec une trompette, mais avec un piano. John me demandait de me mettre au piano, il disait que si je ma mettais au piano ils pourraient me surnommer Thelonious, comme Thelonious Monk […] ils n'ont jamais voulu m'appeler Miles comme Miles Davis, ni Thelonious comme Thelonious Monk […] il disait qu'il devrait mourir bientôt, à quarante ans disait-il, pour mourir comme le vrai John Coltrane, au même age […] à mon reflet j'ai dit: toi, tu ne seras jamais Miles Davis […] le saxophone se serait vendu moins cher, si on avait retiré la plus value du fait que le saxophone avait appartenu à John Coltrane […] La même contrebasse que Jimmy Garrison, celui qui jouait avec Coltrane en 1965, mais pas la même exactement, le même modèle oui, mais pas celle avec laquelle le vrai Garrison jouait en 1965 […] Alors que John, bien sûr, il n'a jamais apporté une preuve que son saxophone avait appartenu à John Coltrane […] tu ne verras plus la ressemblance avec les instruments du vrai quartette de Coltrane. Moi, mon instrument ne volait rien, ni sonorités ni apparences, à la trompette de Miles Davis […] du fait que je ne voulais pas me mettre au piano, et que l'on ne pourrait pas reprendre les morceaux de John Coltrane […] "To spread the rythm", avait dit une fois John Coltrane en parlant d'Elvin Jones, les vrais, vois-tu, ceux des années soixante, quand Coltrane jouait My favorite things, et qu'Elvin Jones était le meilleur batteur du monde […] il n'aurait jamais supporté de déployer son rythme sur la batterie d'un autre, même quand il s'appellerait Elvin Jones où Rashied Ali […] John n'écoutait personne quand on jouait, alors il pouvait ne pas m'appeler Miles Davis, quand il n'y avait que lui qu'on entendait dehors"(Chapitre 2) "on reprendra les morceaux des années soixante, les morceaux de John Coltrane […] nous sommes le quartette de jazz de la prochaine décennie, nous sommes immortels […] avec l'impression d'être le nouveau John Coltrane […] Moi, je n'ai jamais eu de surnom, je ne me suis jamais appelé Miles […] Pour moi, c'est fini, je ne veux plus retoucher une trompette de ma vie, parce que, je le sais, je ne serai jamais Miles Davis […] Pourquoi lui il pouvait s'appeler John Coltrane en jouant de saxophone […] c'en sera fini de dire que tu l'entends reprendre les morceaux de Coltrane dans un repaire sous-marin"
(Chapitre 3) "on jouerait, moi de la trompette, toi ce que tu veux, du saxophone si tu veux, de la contrebasse, pourvu que ce soit du jazz, que je puisse t'appeler Sonny, comme Sonny Rollins, ou Duke, comme Duke Ellington. Tu prendrais le surnom que tu voudrais. Il n'y aurait pas besoin de mentir et de dire que nos instruments auraient appartenu à Sonny Rollins, ni à Duke Ellington […] personne ne peut plus savoir s'il n'était pas vraiment John Coltrane […] qu'avec le saxophone à côté de lui on dise: John Coltrane […] C'est pourquoi on ne peut pas être amis, tous les deux, on est comme les musiciens du quartette de Coltrane, comme les vrais des années soixante, ils ne peuvent pas être amis, parce qu'amis on peut se fâcher, et plus rien n'est jamais comme avant, et on oublie […] Les meilleurs jazzmen du monde, répétait John, on se donnera un nom qui deviendra aussi célèbre que le quartette de John Coltrane"
(Chapitre 4) "Il était blanc, lui qui se prenait plus que nous pour un noir américain, pour John Coltrane, quand le jazz ça l'occupait d'abord en grandes phrases"
(Chapitre 5) "Bonne surprise: il n'y en a pas !"
Damned ! J'oubliais l'exergue: "Car je meurs en ta cendre et tu vis en ma flamme" (Tristan L'Hermite) le frère de Bernard ?

1 commentaire:

doudourou a dit…

Je le lis en ce moment ce bouquin.

Il ne semble pas que tu l'aimes beaucoup, non?

Je trouve que ce n'est pas tant que ça un livre sur le jazz.
Le jazz n'est là qu'un prétexte, me semble-t-il,
une sorte de narcotique de plus,
comme le cinéma, dont il est question,
ou la drogue, dont il est question aussi,
une façon de fuir sa vie dans un monde fantasmé, un monde irréel;
Une façon de vivre en la rêvant.
Le jazz est ici un rêve puissant,
un monde fantasmatique que l'on peut se partagé, et à portée de main.
Le jazz, dans ce bouquin, c'est un peu comme les romans de chevalerie dans Don Quichotte, en somme.
C'est aussi un livre sur la puissance de la parole, celle de Paul, qui se prend pour Trane, qui embarque tous les autres dans cette rêverie éveillée.

En tout cas, un tout beau site que le tien,
très riche!
j'y reviendrais, sûr.

N'est-ce pas toi qui intervient sous le nom de Tuamotu sur le forum "Voices"?