#0053 Josef SKVORECKY


Recueil d'essais publiés par JS avant son départ de Tchécoslovaquie en 1968 : Je suis né à Nachod, Comment j'ai appris l'allemand et plus tard l'anglais, Lire en liberté, Red music, Le camarade joueur de jazz, et un Interview à Prague. L'auteur raconte les moments les plus noirs de l'histoire de ce siècle par la chronique d'un petit peuple d'Europe Centrale. Il raconte aussi sa passion du jazz qui le soutient face aux événements. Une autobiographie suivie d'une interview à Prague en 1968. Le jazz est particulièrement présent dans les chapitres: Comment j'ai appris l'anglais, Red music et dans l'interview.

SKVORECKY Josef, Le camarade joueur de jazz (Talkin' Moscow blues), 1988, Anatolia 1996 / ReEd. 10-18 N°3078, Trad. Philippe Blanchard
Comment j'ai appris l'anglais: "J'entendais les saxophones de Chick Webb et je compris en un instant le sens de l'expression "musique des sphères". J'entendais également une voix magnifique qui s'élevait au dessus des saxophones, et qui chantait dans la langue des cow-boys. J'écoutai attentivement. Je compris la première phrase: I've got a guy. La deuxième était plus difficile, et elle semblait contenir une erreur grammaticale: He don't dress me in sable […] la troisième phrase: He looks nothing like Gable […] vint une phrase facile: But he's mine […] j'ignorais alors que c'était Ella Fitzgerald, car, à cette époque, on ne s'intéressait pas au chanteur, ce qui comptait c'était le groupe dont le nom était sur l'étiquette […] A nouveau la phrase compréhensible: I've got a guy, puis When he starts into je ne sais quoi, Bet me ? Beat me ? Bit me ? Le sens du mot petting était inconnu en Bohême"
Red music: "je jouai du saxophone ténor […] Et quoi qu'en dise Leroi Jones, l'essence de cette musique, de cette façon de faire de la musique, n'est pas simplement la contestation. C'est quelque chose de bien plus fondamental: un élan vital, un puissant enthousiasme, une explosion d'énergie créatrice, époustouflante comme toute forme d'art authentique, que l'on ressent jusque dans le plus triste des blues […] Fondamentalement, nous aimions cette musique que nous appelions jazz, et qui était en fait du swing, l'enfant métissé de Chicago et de la Nouvelle Orleans […] ce vieux 78 tours Brunswick qui tournait sur un phonographe à manivelle, avec son étiquette ou on lisait à peine: I've got a guy, Chick Webb And His Orchestra With Vocal Chorus […] chanteuse inconnue […] il s'agissait de la grande Ella Fitzgerald, alors âgée de dix-sept ans […] Il y avait même un orchestre de jazz à Buchenwald, composé essentiellement de prisonniers tchèques et français. Cette époque ajoutait l'absurde à la cruauté: on était envoyé derrière les barbelés au nom même de la musique que l'on jouait dans leur enceinte […] Nous étions persuadés que Casa Loma était le nom d'un chef d'orchestre américain, un homme de la taille de Jimmy Lunceford, Chick Webb, Andy Kirk, le duc d'Ellington (Ellington avait rejoint la noblesse grâce à un traducteur tchèque qui avait trouvé son nom dans un roman américain et qui avait conclu qu'il devait s'agir d'un membre de l'aristocratie anglaise réduit par la pauvreté à gagner sa vie comme chef d'orchestre au Cotton Club), Count Basie, Louis Armstrong, Tommy Dorsey, Benny Goodman, Glenn Miller -vous n'en trouverez pas un que nous ne connaissions. Et pourtant, nous ignorions tout […] Il y avait un film suédois […] Swing it, magistern ! […] Nous tombâmes tous amoureux de la chanteuse […] Alice Babs Nielsson […] beaucoup plus tard, elle enregistra un disque avec Duke Ellington […] copie du film Sun valley serenade […] J'étais imperméable à l'intrigue hollywoodienne, mais hypnotisé par Glenn Miller […] la bande son de In the mood où Chattanooga choo choo […] A la place de Kenton, ils poussèrent Paul Robeson, comme nous le haïssions, cet apôtre noir qui acceptait de donner des récitals en plein air à Prague ! […] Nous montâmes une revue intitulée Really the blues (titre emprunté à Mezz Mezzrow) […] les années soixante virent se multiplier les festivals internationaux de jazz financés par le gouvernement. La scène du Lucerna de Prague résonna des notes de Don Cherry, du modern Jazz Quartet et de Ted Curson […] Le jazz, ce n'est pas de la musique. C'est l'amour de la jeunesse qui reste solidement ancré dans l'âme, à jamais inaltérable, tandis que la musique évolue, c'est l'appel éternel des saxophones de Jimmy Lunceford […] pour moi, le Duke est parti, Count Basie survit difficilement à une crise cardiaque, Little Jimmy Rushing s'en est allé où va toute chair anybody asks you -who it was sang this song, -tell them it was -he's been there and gone. Telle est l'épitaphe des petits Five-by-Five. Telle est l'épitaphe que je souhaite à mes livres".
Interview: Pas de citations mais une réponse émouvante à la question: Votre relation avec le jazz est, bien entendu, très particulière ? "Je vais vous dire: parfois, il m'arrive de me sentir seul et, soudain, j'entends du jazz, et c'est comme si on venait de me faire une piqûre d'un stimulant très puissant. Ce n'est pas seulement une question d'esthétique. Le jazz va plus profond; c'est une force psychologique, une merveilleuse force qui me donne de la joie et qui colore toute ma vie affective. C'est une source de plaisir sans fin, un des éléments de ma vie que le temps n'a pas détruit. Je ne suis pas collectionneur, je ne me mets pas dans un coin pour écouter des disques. Je ne pourrai probablement pas répondre correctement à une seule question d'un jeu sur le jazz. Mais j'aime cette musique anonyme. Récemment, je me suis aperçu que je n'avais pas écrit un seul livre dans lequel le jazz ne joue pas un rôle. Le jazz, et tout ce qu'il représente, est pour moi, une des clés de l'entreprise humaine. Il y a également d'autres courants qui entrent dans mon attitude vis à vis du jazz - des souvenirs du temps de la guerre, le rôle qu'il joua pour nous durant ces lugubres années, le fait qu'il était plus ou moins interdit, mais tout cela n'a que peu d'importance. Le jazz est, par dessus tout, une sorte de fraternité".
Voir aussi du même auteur #0015 "Le saxophone basse et autres nouvelles" en cliquant ICI.

1 commentaire:

doudourou a dit…

Ha oui, c'était très chouette ce bouquin!
Le narrateur était un personnage très attachant.